SIEGFRIED AU PAYS DES COW-BOYS…

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par Vincent Andrieux1

Il est étonnant de constater à quel point une simple photo peut solliciter notre imagination. Prenons l’exemple du portrait ci-contre : au premier coup d’œil, on pourrait être tenté de penser qu’il s’agit d’un chanteur de hard-rock qui aurait décidé de passer un costume pour une photo d’identité… Peu probable. Essayons d’imaginer cette même personne avec un attribut qui nous informe sur son identité : pourquoi ne pas l’affubler d’un casque de viking et d’une armure ? Il semblerait alors que nous ayons affaire à un héros nordique tout droit sorti de la « Tétralogie ». Prenons maintenant en considération une information avérée sur notre illustre inconnu : cet homme aimait arborer un large chapeau de cow-boy et portait souvent un long manteau de fourrure… S’agirait-il alors d’un compagnon de Buffalo Bill ? La vérité se situe quelque part entre les deux dernières hypothèses : nous sommes devant le portrait d’un célèbre corniste allemand, féru de Wagner, qui a fait carrière aux Etats-Unis à partir de la fin du 19ème siècle : Franz Xaver Reiter2 (1856-1938).

Né à Munich, le jeune Franz Xaver eut comme professeur Franz Strauss, le corniste qui assura les premières représentations de nombreux ouvrages de Wagner et qui fut aussi le père d’un compositeur très important pour notre instrument : un certain Richard… Reiter joua aux côtés de son illustre maître à l’Opéra de Munich et participa fort probablement3 à la création de Parsifal (1882) où il tint la partie de premier cor avec son frère aîné - Josef Reiter (1848-1921). L’attachement à l’enseignement de son illustre professeur transparaît notamment dans le fait que Xaver Reiter joua durant toute sa carrière un cor uniquement en SI bémol - comme d’ailleurs la plupart des élèves de Franz Strauss4.

Après avoir occupé divers postes en Allemagne (Hanovre, Carlsruhe, Festival de Bayreuth), Reiter émigra aux Etats-Unis, plus précisément à Boston, où le chef autrichien Wilhelm Gericke le nomma cor solo de l’orchestre symphonique qui n’existait alors que depuis quelques années5. Il se produisit dès cette époque dans des concerts de musique de chambre et en tant que soliste : il joua notamment le « Concerto n. 3 pour cor et orchestre » de Mozart et le Sextuor pour 2 cors et cordes de Beethoven. On perd sa trace à Boston au début de l’année 1890 et c’est son frère, Josef Reiter, qui vint le remplacer à l’orchestre. Un article du New York Times6 du 14 janvier 1890, intitulé « Un corniste disparu », donne un élément de réponse au sujet de cette étrange évaporation : il semblerait en effet que Reiter ait tenté d’éviter une convocation à la Cour de Probation destinée à régler quelques soucis avec sa première épouse… D’après une autre source, Reiter aurait décidé de quitter Boston à cause de l’interdiction qui lui aurait été signifiée de faire baigner ses deux gros chiens de chasse dans une fontaine publique7. Il est aussi probable que l’arrivée du charismatique chef allemand Arthur Nikisch à la tête de l’Orchestre Symphonique de Boston ait été suivie de tensions entre ces deux hommes dotés d’une très forte personnalité8. Quelle qu’ait été la véritable raison de son départ, on le retrouve peu de temps après au poste de premier cor de l’Orchestre Symphonique de Baltimore. En janvier 1891, il joua avec cette formation un concerto de Mozart pour lequel il composa une cadence ; un critique de l’époque salua tout particulièrement l’aisance et la beauté de son style9.

Xaver et Josef Reiter

L’année d’après, il interpréta le Trio op. 40 de Brahms - œuvre dans laquelle il s’était déjà illustré plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique10. Le 5 janvier 1893, les frères Reiter se produisirent en solistes avec l’Orchestre Symphonique de Baltimore : Franz Xaver chanta le Quoniam de la Messe en Si  de Bach pendant que son frère tenait la partie de cor solo, puis il joua au cor une pièce composée et dirigée pour l’occasion par son frère : Mephisto. En clôture de ce concert, Josef assura la première américaine du Concerto Symphonique pour cor et orchestre de Georg Zeller. Le fait qu’un concert fût consacré intégralement au cor – qui plus est à cette époque – confirme le grand prestige dont jouissaient alors les frères Reiter.

Au début de la saison 1893-1894, Xaver Reiter prit le poste de cor solo de l’Orchestre Symphonique de New York11 alors dirigée par Walter Damrosh12. En 1894, ce chef d’orchestre fonda la Damrosh Opera Company et choisit alors à nouveau Reiter comme cor solo ; cette compagnie se donnait pour objectif de diffuser en Amérique l’œuvre de Wagner – compositeur auquel Reiter vouait un véritable culte13.

 

Walter Damrosh

Walter Damrosh dirigeait aussi le Metropolitan Opera de New York (MET) et l’on peut légitimement penser que c’est grâce à lui que Reiter commença à travailler dans cette prestigieuse institution. Hans Pizka estime ainsi qu’il y occupa le poste de cor solo durant la période 1899-1909. Il est d’ailleurs probable qu’il existe des traces sonores du jeu de Reiter datant de cette époque : en effet, de 1901 à 1904, un libraire du MET, Lionel Mapleson, effectua parmi les tout premiers enregistrements live de l’histoire. Alors que la technologie d’enregistrement de l’époque exigeait que les interprètes soient proches du pavillon du phonographe, Mapleson immortalisa des extraits de représentations en plaçant le phonographe dans la boîte du souffleur ou au-dessous de la scène ; ces conditions de captations spartiates expliquent la qualité très rudimentaire de la plupart de ces gravures14 mais certaines d’entre elles permettent néanmoins d’entendre des passages orchestraux significatifs notamment ceux mettant les cuivres en valeur15. C’est donc parmi ces fossiles sonores que se trouve – de manière quasi certaine – l’empreinte du jeu de Reiter ; pour en être définitivement sûr, il resterait à vérifier le registre de présence des musiciens du MET et connaissant les goûts de notre corniste, il serait très étonnant qu’il ait été absent les soirs de représentation d’œuvres de Wagner...

Lionel Mapleson

A New York, Reiter continua à se produire en soliste : en 1901, il assura notamment la création américaine de la Symphonie concertante pour vents de Mozart16 et joua aussi, en 1913, son Concerto n. 4. De 1909 à 1921, il occupa le poste de premier cor de l’Orchestre Philharmonique de New York qui fut dirigé pendant quelques années par Gustav Mahler. Avant l’arrivée du grand maître, cette formation n’était qu’une simple coopérative, gérée par les musiciens eux-mêmes, qui donnait une dizaine de concerts par ans17 ; la nomination de Mahler en 1909 coïncida avec une restructuration totale qui provoqua un renouvellement de la moitié de l’effectif, un changement radical des conditions de travail (avec notamment l’arrêt de l’habitude des remplacements de dernière minute) et le triplement du nombre des concerts. A une époque où les critiques n’évoquaient que rarement le nom des musiciens des orchestres, un compte-rendu d’un concert dirigé par Mahler relate que Reiter y a « parfaitement interprété les parties très difficiles »18 de Till l’Espiègle.

Outre les enregistrements de Lionel Mapleson évoqués ci-dessus, il est fortement probable que l’on entende Reiter dans les nombreux 78 tours gravés par l’Orchestre Philharmonique de New York entre 1917 et 1919, comme par exemple dans l’Andante de la Symphonie n. 5 de Beethoven19, les ouvertures de Martha et Stradella de Flotow20 ou encore la « Valse des fleurs » de Tchaïkovsky21. A partir de 1921, Reiter partagea son poste de soliste avec un nouveau venu - Bruno Janiecke ; il passa au troisième cor l’année suivante pour effectuer sa dernière saison, mais il ne cessa cependant pas pour autant ses activités professionnelles - on dit en effet qu’il continua à jouer en concert jusqu’à l’âge de 72 ans…

Durant toute sa carrière, Reiter a été l’objet d’une grande admiration, tant de la part des chefs d’orchestre que de celle des critiques ; les trois témoignages suivant éclairent subtilement certains aspects de sa personnalité et de son jeu :

« Arthur Fiedler, chef du Boston Pops, décrivait Reiter comme un homme imprévisible. Durant ses années à Boston, son moyen de transport était une bicyclette. Il revêtait souvent un chapeau et une cape volant dans le vent ; il ressemblait au Comte Dracula poursuivant une victime. Son cor était attaché dans son dos quand il traversait le Parc de Boston. Quand il arrivait au milieu du Parc, il s’arrêtait, portait son cor à ses lèvres et jouait le célèbre solo d’« Une journée sur le Rhin » de Wagner. Puis il retournait à sa bicyclette et reprenait son petit bonhomme de chemin. »22

Milan Yancich (1921-2007), membre de l’Orchestre Symphonique de Rochester de 1954 à 1997.

« A cette époque, Dutschke et Schulz étaient les meilleurs cornistes jouant le cor en FA, et Xavier et Anton (sic) Reiter étaient les champions du cor en SI bémol. J’ai entendu de nombreuses fois le jeu fantastique de Reiter quand il était à Philadelphie pendant une saison avec la compagnie d’opéra de Walter Damrosh. Alors que les gens étaient fascinés par son jeu, je me disais que cela détonnait affreusement en ressortant par dessus tout l’orchestre. C’était un tel « personnage » que les chefs n’osaient même pas le reprendre. La notoriété et la propagande de Reiter – quand il venait aux répétitions avec son cor sanglé dans son dos et en tenant un chien de chasse – ne m’impressionnaient pas, contrairement à de nombreuses personnes. »23

Anton Horner (1877-1971), cor solo de l’Orchestre de Philadelphie de 1902 à 1930, puis 3ème cor jusqu’en 1946.

Anton Horner

Bruno Janiecke

« Je voudrais évoquer un corniste qui utilise le cor en SI bémol, mais dont la sonorité est aussi douce et poétique que celle de tous les cornistes jouant en FA que j’ai connus. Il s’agit de M. Xavier Reiter. Je me souviens de la première impression que son jeu a faite sur moi : c’était à Boston il y a environ 14 ans. L’orchestre Philharmonique de New York jouait au Symphony Hall. Mischa Elman interprétait la « Fantaisie écossaise » ; lorsque Reiter joua la mélodie pendant seulement quelques mesures, il éclipsa Elman. Reiter était capable de chanter sur son cor. »24

Bruno Janiecke (1887-1946), successeur de Reiter au poste de cor solo de l’Orchestre Philharmonique de New York - qu’il occupa de 1922 à 1943.

Les qualités sonores évoquées ci-dessus ont été relevées par de nombreux autres musiciens parmi lesquels Bohuslav Kryl, célèbre virtuose du cornet, qui estimait que la sonorité de Reiter était bien supérieure à celle de Dennis Brain. Le commentaire de Bruno Janiecke apporte un éclairage intéressant sur le style de Reiter : Janiecke étant un corniste qui jouait avec un vibrato constant - et ce bien qu’ayant été formé en Allemagne -, son emploi du verbe « chanter » dans son évocation du jeu de Reiter pourrait signifier que ce dernier utilisait aussi cet ornement ; c’est ce que tendent à prouver les enregistrements des ouvertures de Flotow évoqués ci-dessus. Cette hypothèse est d’autant plus probable qu’un autre élève de Franz Strauss, Bruno Hoyer, utilise un vibrato très prononcé dans l’unique enregistrement qu’il a effectué vers 1910. Hanz Pizka estime qu’il s’agit d’un vibrato « nerveux »25 mais cela semble peut probable de la part d’un corniste qui a occupé le poste de soliste à l’Opéra de Munich de 1878 à 1918. Nous pourrions encore citer le cas d’Arthur Geithe, corniste formé à Munich à la fin du XIXe siècle et devenu membre du MET, qui incitait de façon explicite ses élèves à chanter sur leur instrument26. S’il n’est pas possible d’apporter une réponse définitive pour Reiter, ces informations permettent néanmoins de mettre à mal la vision monolithique et caricaturale que l’on a généralement de l’École de cor allemande du début du 20e siècle.

Personnage indéniablement haut en couleur, Reiter a marqué son époque de telle manière que plus d’une quinzaine d’années après son départ de Boston il était encore considéré comme une référence insurpassable27. Il fut également l’un des tout premiers cornistes à se produire fréquemment en soliste aux Etats-Unis ; son talent et son charisme furent ainsi déterminants dans le développement de l’École de cor américaine.

 


1 Ce texte est une version actualisé de l’article paru dans La Revue du Corniste (n° 113, octobre 2013, pp. 5-8).

2 Dans les sources américaines, on trouve souvent l’orthographe erronée : Xavier Reiter.

3 Cf. PIZKA, Hans, Hornisten-Lexikon, Munich, Hans Pizak Edition, 1986, p. 378-379.

4 MELTON, William, « Franz Strauss : A Hero’s Life », The Horn Call, vol. XXIX n. 2, 1999/02, p. 23.

5 L’Orchestre Symphonique de Boston fut créé en 1881.

8 Cf. http://www.rjmartz.com/hornplayers/Reiter-X/ (consulté le 17/02/2015).

10 Pour un recensement exhaustif des nombreux concerts que Reiter donna en tant que soliste, se référer à l’excellente étude de Norman Schweikert : « The Horns of the Valhalla. Saga of the Reiter Brothers », WindSong Press Limited, Gurnee, Illinois (Etats-Unis), 2011, 141 p.

11 Cette formation, à ne pas confondre avec l’Orchestre Philharmonique de New York, avait été créée en 1878 par un riche mécène allemand, Leopold Damrosh. A sa mort, c’est son fils, Walter Damrosh, qui en devint le chef d’orchestre.

12 Pour la petite histoire, Walter Damrosh (1862-1950) fut l’un des premiers, avec Wilhelm Gericke et Theodore Thomas, à faire venir des musiciens français en Amérique, essentiellement des bois - initiant ainsi l’influence de l’École française encore très présente de nos jours aux Etats-Unis. En 1921, Walter Damrosh eut également un rôle très actif dans la création à Paris du Conservatoire américain de Fontainebleau – institution qui accueillit pendant plusieurs décennies de nombreux compositeurs américains dans la région parisienne, parmi lesquelles Aaron Copland, Samuel Barber ou encore Leonard Bernstein.

13 Dans la ville où Reiter passa plus tard ses vieux jours (Mount Pleasant, dans le comté de Westchester), ce dernier aurait été à l’initiative du choix de la localité de Valhalla qui est le nom de la demeure des Dieux dans la « Tétralogie ».

14 Ces dernières sont généralement dénommées « cylindres Mapleson ». Il existe un CD disponible regroupant un bon nombre de ces enregistrements : « Maurice grau @ Metropolitan Opera », enr. 1901-1903, rééd. Symposium 1284 (1987).

15 Il n’existe que peu d’extraits pertinents de ces cylindres sur internet, à l’exception de fragments de « La mort d’Iseult » datant de 1903 (http://www.youtube.com/watch?v=haTWZYVc0-E, consulté le 17/02/2015), ou de la « Walkyrie » (http://www.youtube.com/watch?v=OI0TSa1vKRU, consulté le 17/02/2015).

16 Le hautboïste qui tenait la partie de soliste ce soir-là était un Français : Alfred Doucet (Premier Prix en 1881 au Conservatoire de Paris).

17 Cf. WAGNER, Mary H., Gustav Mahler and the New York Philharmonic Orchestra Tour America, États-Unis, The Scarecrow Press, 2006, p. 52.

18Idem, p. 96.

19 BEETHOVEN, Ludwig van, Symphonie n.5 (Andante con moto), Orchestre Philharmonique New York, dir. Josepf Stransky, 1917, Columbia, A 5954, rééd. Gemm CDS 9922 (1991).

20 FLOTOW, Friedrich von, Ouverture de Martha, Orchestre Philharmonique New York, dir. Josepf Stransky, 1917, Columbia, A 6039 (http://www.youtube.com/watch?v=FE3d7hhwQcg, consulté le 17/02/2015).FLOTOW, Friedrich von, Ouverture de Martha, Orchestre Philharmonique New York, dir. Josepf Stransky, 1917, Columbia, A 6039 (https://www.youtube.com/watch?v=kK1wkGjp_VI, consulté le 17/02/2015)

21 TCHAÏKOVSKY, Piotr Illich, Casse-Noisette (Valse des fleurs), Orchestre Philharmonique New York, dir. Josepf Stransky, 1918, Columbia, A 6070 (http://www.youtube.com/watch?v=AngAQJ9OkOg, consulté le 17/02/2015).

22 YANCICH, Milan, An Orchestra Musician’s Odissey. A view from the Rear, New York (Inc. Rochester), Wind Music, 1995, p. 208.

23 Cité in JONES, Mason, « A Letter from Anton Horner », The Horn Call, vol. XXIII n. 2, 1993/04, p. 91.

24 JANIECKE, Bruno, « The Horn », The Horn Call, vol. XXX n. 4, 2000/08, p. 50.

27 Cf. compte-rendu d’un concert du Longy club 6 février 1907 cité dans WHITWELL, David, The Longy Club. An Early Wind Ensemble in Boston, U.S.A., Craig Dabelstein, seconde édition, 2001, p. 94. 


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