NYX d’Esa Pekka Salonen

Esa Pekka Salonen n’a donc pas oublié qu’il était corniste !

Ce compositeur et chef d’orchestre prodigieux né en 1958 signe en 2010 une page rêvée pour le cor, permettant d’exprimer dans des structures complexes tant sa couleur que sa virtuosité. L’œuvre fut créée le 19 février 2011 au Théâtre du Châtelet à Paris par l’Orchestre Philharmonique de Radio France (éditeur : Chester Music).

Et le 25 avril 2015, en ouverture du premier concert d’un orchestre américain dans la nouvelle Philharmonie de Paris, l’Orchestre de New York nous a offert cette œuvre pour grande formation. Le public ravi eut ensuite la chance d’entendre Schéhérazade et les Valses Nobles et Sentimentales de Maurice Ravel, ponctué de Morgen (l’un des Quatre Derniers Lieder de Strauss) que choisit la Mezzo Soprane Joyce Di Donato pour son bis. Pour finir en apothéose, Alan Gilbert a élargi (en intégrant les dernières pages de l’opéra) la Suite du Chevalier à la Rose de Richard Strauss. New York Philharmonic fut deux fois rappelé et, on acheva sa performance comme à l’accoutumée sur un réjouissant Ragtime mettant en valeur les talents de Mark Inouye, Matthew Muckey (trompettes solo), Phil Myers (cor solo), Joseph Alessi (trombone solo), Alan Baer (tuba solo).

Le pupitre de cor pour l’occasion comprenait également Richard Deane (qui a rejoint NYP en septembre 2014 en tant que cor solo), R. Allen Spanjer (second cor depuis 1993), Howard Wall (remarquable cor grave depuis 1994), Chad Yarbrough (récemment titularisé) et Alana Vegter (invitée - Leelanee Sterrett, troisième cor depuis juin 2003 et charmante membre des Genghis Barbies étant indisponible -). Très exposée, la section fut impressionnante de professionnalisme, mais aussi visuellement par l'imposante carrure de Phil Myers et le fait qu’à ses deux extrémités deux cornistes à la stature de plus de deux mètres officiaient valeureusement (Richard Deane et Howard Wall).

Une version de concert de NYX par l’Orchestre de la Radio Finlandaise permet d’imaginer l’effet que la pièce produit en direct : 

L’enregistrement de 2012 par la même formation est également consultable en ligne : 

« NYX marque mon retour à la composition purement orchestrale depuis HELIX (2005). L'œuvre nécessite un grand orchestre, avec des passages concertants exposés à la clarinette et à la section de cors.

Plutôt que de suivre le principe de variation continue du matériel, comme c'est le cas dans la plupart de mes compositions récentes, NYX prend un chemin assez différent. Ses thèmes et ses idées conservent l'essentiel de leurs propriétés sur toute la durée de la pièce alors que l'environnement qui les entoure évolue constamment. Ce qui était à peine un chuchotement se transforme en rugissement, une ligne intimiste à la clarinette devient une mélodie large à la respiration lente jouée par les cordes en tutti à la fin de cette grande arche que forme NYX.

Au début du processus de composition, je me suis lancé un défi particulier, quelque chose que je n'avais jamais fait auparavant : écrire un contrepoint complexe pour que presque une centaine de musiciens jouant en tutti à plein régime sans que les différentes strates ou lignes ne perdent leur clarté - ce que Strauss et Mahler maîtrisaient à la perfection. La tâche était loin d'être aisée mais elle me fascinait. Je laisse à l'auditeur le soin de juger du résultat.

Nyx est une figure d'ombre dans la mythologie grecque. Au commencement de toute chose, il y a une grande masse sombre appelée Chaos dont émerge Gaïa ou Gê, la Terre, laquelle donne vie (spontanément!) à Ouranos, le ciel étoilé, et à Pontos, la Mer. Nyx (connue aussi sous le nom de Nox) est censée être un autre enfant de Chaos, tout comme Erèbe. L'union de Nyx et d'Erèbe produit le Jour.

Une autre version du récit raconte que Chronos (le Temps) existait dès le départ. Chaos a émergé du Temps. Nyx était présente comme une sorte de membrane entourant chaos, avec à son centre Phanès (la Lumière). L'union de Nyx et de Phanès produisit le Ciel et la Terre. C'est une figure extrêmement nébuleuse dans son ensemble, son caractère et sa personnalité nous échappent. C'est cette qualité-même qui m'a longtemps fasciné et qui m'a conduit à donner ce nom à cette nouvelle pièce orchestrale.

Je ne cherche pas à décrire précisément cette déesse de la mythologie par ma musique. Cependant, les oscillations quasi constantes, les changements rapides de textures et d'humeurs comme le caractère assez fugace de nombreuses figures musicales sont en lien avec le sujet.

J'ai toujours aimé la palette de nuances sans pareil d'un grand orchestre symphonique, mais NYX semble prendre une direction assez nouvelle par rapport à mes compositions orchestrales précédentes : on y trouve beaucoup de textures légères et délicates, du chiaroscuro plutôt que des détails baignant dans la lumière solaire directe. Je suppose que c'est symptomatique de l'âge, lorsque nous comprenons qu'il n'y a pas de vérités simples, pas de blancs ni de noirs purs mais une variété infinie de demi-teintes. »

Propos d’Esa Pekka Salonen tirés du programme du concert (PIAS – Philharmonie de Paris)

Par chance, le Maestro explique son œuvre NYX (en anglais) sur : 

Enfin, voici un beau reportage pour découvrir la personnalité d’Esa Pekka Salonen (en français) à l’occasion de son passage à Paris en 2011 pour NYX :

 

Matthieu Arnaud, pour la Rédaction de la Revue du Corniste